Je fus un homme ordinaire
Mon nom !
Je n’osais pas le prononcer, car l’homme qui jadis l’avait porté était mort et depuis bien longtemps.
Rien ne m’avait préparé à devenir cette bête immonde qui se tenait là, debout au milieux de ce champ de bataille.
Rien ne m’avait préparé à souffrir comme j’avais souffert.
Rien ne m’avait préparé à tuer autant que j’avais tué.
Mon père s’appelait Galec, c’était un simple pêcheur. Toute sa vie il honora les dieux de son mieux, et nous fûmes, mes frères et moi, éduqués dans le respect et la foi des dieux. Très jeune je développa des aptitudes physiques hors du commun, allant même jusqu’à surpasser mes maîtres d’armes. A seize ans j’intégrais la garde de la cité au rang d’officier.
J’étais admiré par certains et détesté par d’autres. Cela m’était égal, aux yeux de ma mère j’étais un héros. Mon père était plus réservé, mais en secret, chaque jour, il remerciait les dieux de lui avoir donné un tel fils.
A peine une année après j’étais capitaine de la garde et les rêves les plus fous m’étaient permis, mais le navire de mon père sombra et son équipage avec lui. Je dus repartir chez moi, soutenir ma famille. Je devins un modeste forgeron.
Je rencontra celle qui devait devenir ma femme par hasard. Alors que je ramassais du bois pour ma forge j’entendis les cris d’une femme. Jetant mon fagot, je me précipitais vers les cris, l’épée à la main.
Deux hommes tenaient, enchaînée, une jeune femme et la fouettaient sans retenue.
Cette jeune égyptienne devait sûrement être une esclave, le fouet était la punition pour toute tentative d’évasion. Pourtant les restes déchirés de vêtements qui couvraient timidement son corps laissaient entrevoir une prêtresse ou une princesse Ces esclavagistes étaient dans leurs droits, mais instinctivement ma main se resserra autour de la garde de mon épée, je ne pouvais laisser faire cela. Sous le dernier coup de fouet, l’égyptienne perdit connaissance.
Un seul mot sorti de ma bouche
- STOP !
Le fouet s’arrêta de tournoyer et les deux hommes sortirent leurs épées, le plus âgé me dit :
- Passe ton chemin l’ami, si tu ne veux pas te retrouver les chaînes aux pieds !
Moi ! un ancien capitaine de la garde chaîne aux pieds, quelle insolence !
Une fureur indescriptible m’envahit alors, ils devaient mourir et sur-le-champ !
Comme dans un rêve, je me vis courir vers ces deux brutes. D’un coup de botte, je renversais le premier par terre et plantais mon épée dans le second. Alors qu’il tentait de se relever, j’attrapais la tête du premier et d’un coup sec lui brisais la nuque. Ils étaient morts !
Le souffle coupé, je regardais mes mains, je venais en quelques secondes de tuer deux hommes, c’étais la première fois de ma vie. La tête me tournait, je m’agrippais à un arbre et vomis mes entrailles.
Après ce qu’il me sembla une éternité, je finis par me redresser. L’égyptienne était toujours inconsciente, par chance elle n’avait pas été témoin de cette tuerie.
Ma famille accueillit avec joie cette jeune fille, ma mère comprit aussitôt qu’elle deviendrait ma femme, les mères ont des dons pour ces choses là. De son nom égyptien imprononçable, elle ne garda que les trois premières lettres Tio. Les dieux nous accordèrent leurs faveurs et de notre union naquit un enfant.
Cinq années de bonheur nous ouvrirent leur bras. Ma femme devait posséder des pouvoirs magiques, car aucun d’entre nous ne fut plus jamais malade. Mes questions restèrent sans réponses, et par respect pour elle, je n’insistais pas. Ces égyptiens sont si mystérieux.
Et puis la situation se dégrada rapidement, des hordes de loups prirent d’assaut la région. Des bandes de pillards firent leur apparition, les fermes isolées furent attaquées, pillées et brûlées. Dépassé par les évènements la garde ne pouvait faire face, finalement elle fut prise pour cible et c’est par dizaines que furent assassinés les soldats. Nous étions impuissants devant tant d’acharnement, chaque nuit, le nombre de morts était plus élevé.
Finalement la cité fut prise d’assaut, malgré nos hautes défenses, nous fûmes submerger. Nos assaillants furent sans pitié, équipés de machine de siège infernales, notre cité s’effondra sous leurs coups répétés et bientôt les flammes finirent de détruire le peu de bâtiments encore debout.
Les troupes qui nous avaient attaqué n’avaient rien à voir avec les hordes de hors la loi qui pillaient la région. Cette armada était une armée de conquête, prête aux combats et bien décidé à raser tout sur son passage.
Nous devions fuir, et le plus vite serait le mieux. La cité était perdue, avec quelques gardes survivants, je pris la tête d’une colonne de réfugiés. Mon frère parti aussitôt chercher les nôtres. Mais les dieux en avaient décidé autrement, la colonne fut attaquée à son tour. Avec effroi je vis surgir de la forêt autour de nous des centaines d’archers et j’assista impuissant au massacre de mon peuple.
Une dizaine de Cyclopes frappaient et broyaient tout ce qui se trouvait sur leur passage. L’un d’eux souleva mon cheval et me projeta dans les airs. Je percuta de plein fouet un rocher et resta ainsi à demi-mort.
A mon réveil, un silence pesant régnait sur cette scène de massacre. Je saignais abondement du bras et de la poitrine, mais je n’avais qu’une seule pensée 'ma famille !'
Alors je me précipitais vers ma maison, une inquiétante colonne de fumée s’élevait dans sa direction, je pleurais, je priais, je courais … mais il était déjà bien trop tard.
Lorsque je pénétrais dans la clairière, seules des ruines encore fumantes m’attendaient. Ma mère gisait devant la porte de l’étable, la poitrine ouverte, l’épée de mon père à la main. Mon frère était mort lui aussi, une épaisse lance le maintenait cloué à la porte.
Le combat devant la grange avait du être terrible, mon esprit défaillait en pensant à ce que j’allais découvrir à l’intérieur. Tremblant de peur, s’ouvris cette porte, j’implorais les dieux pour leurs miséricordes, mais il était trop tard...
L’homme que j’étais mourus à cet instant, ma femme et ma fille gisaient là, à deux pas de moi. Je ne pouvais avancer, faire un pas vers eux signifierait que ce n’était pas un cauchemar, que ma famille était belle et bien morte. Que cette folie avait bien eu lieu !
Sur ma droite gisait un homme d’arme complètement calciné, à coté de lui un autre était étendu par terre, sans tête ! Sur la gauche, un archer avait une fourche plantée dans le ventre et devant moi deux archers gisaient étouffés au sol, des serpents étaient toujours étroitement sérrés autour de leur gorges.
Ma femme avait vendu chèrement sa vie. Elle était morte en tentant en vain de protéger notre fille. Dans sa tentative de fuite, deux flèches l’avaient touché, l’une d’elle la perforant avait tué du même coup notre fille qu’elle tenait sérré contre son sein. Elles étaient là, devant moi, enlacées dans la mort comme elle le furent dans la vie.
Et moi je restais seul … Je ne pouvais approcher, je ne pouvais les toucher et pourtant il faudrait bien les enterrer.
Je tomba à genoux et pleura. Je resta ainsi 2 jours, prostré et sanglotant. Avec mes larmes, mon âme, ma bienveillance, ma pitié, mon humanité quittaient mon corps.
C’est une carcasse vide qui se redressa et qui creusa les tombes. Ma femme m’avait fait promettre de ne jamais me séparer de sa chaîne, machinalement, sans bien comprendre pourquoi je passa cette chaîne autour du coup. Je pris une mèche de cheveux de ma fille et l’enterra à son tour. Puis ce fut le tour de ma mère et de mon frère.
Je brûla alors l’écurie et prépara mon couteau afin de les rejoindre. Je resta ainsi des heures, le couteau à la main, devant la tombe des miens.
Mais au loin les combats faisaient rage, et je devais avant de partir venger ces morts. Mourir pour mourir, que cela soit en massacrant mes ennemis.
Je me lança alors dans cette aventure qui m’amena jusqu’ici, au milieu de cette défaite annoncée. Le massacre se poursuivrait sans fin.
Hercule combattait en héros, le prophète hurlait des mots que je ne parvenais pas à comprendre, la mort et la destruction régnaient en maître sur le champ de bataille.
J’étais seul et perdu...